Julian Assange face à la Famille le 9 septembre 2020 à la Old Bailey

Monika Karbowska

Le troisième jour nous sommes devant la porte encore plus tôt que la veille. Je suis confiante. Jamie a perdu sa course imaginaire. Deepa tient la porte pour Rebecca Vincent à qui je cèderai moi-même la place à midi. De 5h30 à 10h cela nous laisse le temps de discuter à trois de la situation politique en Europe, de l’histoire de la Révolution Française et du système de Vienne encerclant la France pendant tout le 19 siècle révolutionnaire. Nous nous interrogeons sur la persistance du système féodal sur le territoire de la Grande Bretagne avec cette enclave de banquiers et de multinationales qui fonctionne comme une mafia d’intérêts privés parasitant les Etats et se riant de leur souveraineté.

Vers 9h30 une jeune fille blonde habillée de noir de style « années 80 le renouveau » vient frapper à la porte. L’agent de sécurité de l’escalier est l’homme âgé du lundi. Elle est une victime qui doit témoigner dans un des vrais procès de la Criminal Court. L’homme la renvoie vers la porte de la rue ou quelques personnes attendent. On est loin des foules du lundi. La cour ne semble pas fonctionner à plein régime, il n’y a quasiment plus de familles qui viennent. La femme revient et lui répète qu’on la renvoie d’un endroit à un autre et qu’elle ne comprend pas en tant que victime comment le tribunal peut dysfonctionner ainsi. La deuxième fois elle pleure devant nous. Rien que venir ici est éprouvant, nous le comprenons, cette attente dehors n’en est que plus injuste et incompréhensible.

A 10h l’agent appelle la Famille : John, Sulivan, Eliot Shipton, Esther et Craig Murray entrent devant nous. Puis il nous désigne, ma collègue et moi. Nous ne perdons pas de temps, cette fois ci nous avons laissé nos téléphones et appareils photos à la maison. Le passage dans la boite anté-divulienne de détection de métaux est rapide, la pression sur les salariés est aussi bien moindre, l’agent de sécurité est donc moins sévère. Je cours dans les escaliers au 4 étage précédée par ma collègue. A mon arrivée la Famille est déjà dans la salle 10. Nous entrons dans le couloir et un agent de sécurité black, masqué, vêtu de blanc, nous demande « vous venez pour le procès dans quelle salle » ?

Je ne lui mens pas en répondant « Court Room 10 ». Alors il nous ouvre la porte du sésame. Nous entrons tout naturellement et nous nous asseyons dans la 3ème rangée juste au-dessus des Shipton, d’Esther et de Craig Murray, assis dans la 2ème rangée de la galerie du public. Je regarde je fais vite un croquis des lieux.

La salle semble être une salle jumelle de la numéro 9 mais en fait elle est différente. Bien plus petite, plus sombre, toute en ambiance feutrée, aux lumières tamisées, fauteuils de cuir rouge sombre et de meubles en bois foncé. L’absence de fenêtres rend le lieu confiné et étouffant encore plus que dans la salle 9 qui garde une allure de salle de classe ou d’université. Ici il y une ambiance lourde, chargée de cérémonie, comme dans une église. La disposition est inversée : Le box des accusé se trouve à gauche, l’estrade du juge à droite. C’est bien, je serai en position stratégique pour voir Julian Assange.

J’observe ce qui se passe pendant bien 20 minutes. Je finis par croire que ce n’est pas une erreur, qu’on nous a bien laissé entrer dans le Saint des Saints et que c’est une décision juste et honnête. Je suis presque convaincue que nous allons pouvoir passer la matinée ici. Les présents ne font pas attention à nous sauf Craig Murray qui tourne la tête vers moi et me sourit. Il faut dire que depuis 1 an je finis par faire partie de l’environnement à défaut de faire partie de la Famille.

Je réalise donc que ce que je vois est ce qui aurait dû rester caché aux yeux du public. A la Woolwich Court en février le public voyait toute la salle sauf ce qui se trouvait sous le balcon de la galerie du public mais n’entendait RIEN sans micro car la galerie était séparée de la salle avec une vitre blindée. C’est ainsi que j’ai pu VOIR alors Julian Assange se révolter, se lever, crier, invectiver les présents, leur parler, mais je n’ai rien pu ENTENDRE. Ici je suis plongée dans la véritable ambiance car aucune vitre ne me sépare des protagonistes du jeu.

Et en bas l’atmosphère est très différente de celle d’un procès. Les acteurs du jeu devisent entre eux tranquillement dans une atmosphère détendue. Ils se connaissent tous, ils font partie de la même bande, organisation, que sais-je, ils rigolent entre eux, ce qui contraste avec la lourde et sérieuse ambiance de la salle. Je vois très bien Fitzgerald et Summers aux côtés de Lewis et de Clair Dobbin. Gareth Peirce circule entre les tables, place chacun et a l’air de distribuer à chacun un rôle. La jeune Florence Iveson a parlé à des amis à un bout de la pièce et revient à sa place derrière Lewis. Les assistantes de Peirce et la collaboratrice de Dobbin, blonde forte, sont assises dans la dernière rangée juste devant le box vitré et discutent entre elles. Je suis surprise de voir que Baraitser est déjà à sa place surplombant le bureau du greffier (également présent et silencieux) alors que la salle est dans une ambiance de récréation – dans un vrai procès c’est l’entrée du juge qui marque le début de l’audience judiciaire et l’assistance doit se lever pour le saluer. Personne ne se lève au passage de Baraister car ici la juge semble être ici un élément du décor et non pas une dépositaire de l’autorité de l’Etat et du Droit. Il est vrai que nous ne sommes pas dans un Etat, mais dans une organisation privée, une guilde de marchand datant du Moyen Age et Baraitser n’est pas juge ici, à la Criminal Court. On se demande qui elle est, alors qu’il est impossible de trouver la moindre information sur elle. Sa famille existe belle et bien : Michael Baraitser, Lisa Baraitser, Paula Baraitser sont propriétaires de diverses entreprises à voir sur Beta Companies https://beta.companieshouse.gov.uk/search/officers?q=Baraitser mais Vanessa semble n’avoir aucun existence sociale autre que l’affaire Assange.

Dans la rangée perpendiculaire à Baraitser, à sa droite au fond de la pièce je distingue Alastair Lyon, une femme brune à la veste verte et un homme roux. Ils attendent tranquillement.

Mais le plus surprenant se trouve en face de moi et c’est la partie que je n’aurais jamais dû voir si je n’avais pas eu la possibilité d’être là en face de ces gens en chairs et en os, car la camera ne montre JAMAIS cette partie de la salle. En face de moi, perpendiculaire au box des accusés se trouvent 3 rangées de fauteuils dans lesquels ont pris place Joseph Farell en veste rouge, tout à droite et MC McGrath ! Joseph Farell en tant « qu’ambassadeur de Wikileaks » ne devrait pas se trouver ici car il est une partie prenante du procès ! En plus, les discours sur « on ne peut pas parler ni rendre visite à Julian Assange » se trouvent immédiatement invalidés par la présence de Farell ici dans une ambiance de récréation avant la reprise des leçons où Farell voit Assange tous les jours pendant 3 semaines à 3 mètres de lui ! MC McGrath qui est hacker et informaticien américain fait visiblement partie de la « famille » du projet « Wikileaks » mais on ne peut pas imaginer qu’une personne lambda comme lui puisse assister dans la salle du tribunal si ce procès était un vrai procès !

Et surtout derrière eux je vois bien Stella Moris en robe rouge foncée discuter gaiement avec sa copine Jenifer Robinson en robe rouge écarlate également. (Robinson portait le premier jour une robe verte, comme en février à la Woolwich et deux robes rouges de plus en plus vermillon éclatantes le deuxième et troisième jour, pas une tenue d’avocat donc). A gauche de Robinson est assis un jeune homme roux ressemblant à Nathan Fuller, directeur de la Courage Corp, entreprise américaine sise à New York.

Les deux amies rigolent en se parlant, elles semblent heureuses d’être ensemble ici et insouciantes. Le comportement de Stella Moris me stupéfait : alors qu’elle vient de jouer les épouses éplorées dans son storytelling larmoyant à Paris Match et devant la grille du 10 Downing Street, je la vois ici détendue et satisfaite de sa performance. Je la vois ne pas montrer la moindre émotion face au sort qui attend Julian Assange dont elle clame être la femme chérie. Elle ne montrera pas non plus aucune émotion, aucune compassion lorsque Julian Assange entrera dans la pièce. Je la vois assister au procès de Julian Assange comme à un spectacle, une cérémonie, dont elle est une partie prenante. Si elle avait été sa « famille » alors elle aurait dû être avec nous à la place de la famille, dans la galerie du public.

En plus, me dis-je, elle est là tous les jours à rigoler en le regardant pendant des heures et elle raconte au monde entier son mensonge qu’elle ne peut pas le voir et ne l’a pas revu depuis des mois… Tout comme elle avait tant menti sur les audiences du 27 février alors qu’elle ne lui parlait pas et n’a jamais encouragé et soutenu sa révolte face au sacrifice qu’on lui inflige.

Cette fois ci j’ai vraiment le sentiment d’assister non pas à un procès mais à un sacrifice. Une espèce de mise à mort rituelle de ce qui a été beau et bon – le projet de liberté d’expression totale mais aussi l’homme Julian Assange endossant ce projet malgré lui. Car Wikileaks est présenté comme quelque chose de bien – mais sacrifie-t-on quelque chose de mauvais ? Non seuls un animal beau était sacrifié dans l’Antiquité, un homme bon comme Jésus a été sacrifié, une BELLE idée comme la liberté d’expression est en route vers le sacrifice…. Sacrifier quelqu’un de laid et de mauvais n’aurait pas de sens !

Certes, il a été nécessaire de salir au préalable Julian Assange par une campagne planétaire le traitant de violeur narcissique, mais Jésus aussi avait d’abord été moqué comme imposteur et faux prophète avant d’être tué. Et je ne trahis pas la pensée de Julian Assange car lui-même a mentionné Jésus comme « premier lanceur d’alerte sacrifié » dans un discours combien prémonitoire en juillet 2009 en Allemagne.

Je comprends alors que je me trouve comme dans ces familles patriarcales ou on décide dans une réunion du rituel du « crime d’honneur » : la famille doit sacrifier un membre qui a « fauté » pour garder le secret familial, la cohésion et le pouvoir de la structure. En tant que militante féministe et femme qui a dû lutter pour m’émanciper je ne comprends que trop bien la structure de pouvoir d’une telle famille sectaire. Il ne faut surtout pas imaginer que les membres de la famille détestent le membre sacrifié : au contraire, on l’aime c’est pour cela qu’on le tue. Pour son bien. Parce qu’il n’a pas d’existence propre, n’est qu’un membre de la famille. Sauver la famille en le tuant c’est le sauver lui, sauver son âme.

Stella Moris clame à qui veut entendre que Julian Assange va se suicider et qu’il a demandé l’absolution des mourants à un prêtre catholique. Premièrement, une extrême onction n’est administrée réellement qu’au mourants par l’Eglise catholique et Julian Assange est bien vivant, comme je le verrai tout l’heure. Deuxièmement, pour obtenir une absolution catholique il faut encore traverser les sacrement de la confession, de la communion et du … baptême, il faut donc encore être catholique ! Et troisièmement l’Eglise catholique interdit le suicide, elle ne saurait donner l’absolution à quelqu’un qui déciderait de pécher en s’ôtant la vie ! Pour moi, Polonaise élevée dans le catholicisme, ce storytelling- là ne passe pas du tout !

Cette femme qui ment publiquement se trouve alors ce mercredi 9 septembre à 10 heures en face de moi dans la salle 10 de la Old Bailey et elle se prépare à une partie importante d’une cérémonie. En me rappelant ses paroles sur le « suicide » de Julian Assange je me demande si ce qu’elle annonce ne sera pas plutôt un meurtre. Un meurtre rituel, un sacrifice : un homme qui a fauté, qu’il faut punir, une idée qu’il faut tuer. Je frémis en regardant de près la robe noire constellée de petits fibres rouges de la femme : le bourreau, tout comme le sacrificateur, porte le rouge, couleur de vie et de mort, couleur de la passion.

Brusquement le silence se fait et tous les yeux se tournent vers la porte au fond du box des accusés : je vois Julian Assange entrer par cette porte du fond qui se trouve en face de moi et traverser le box, entouré de deux hommes en blanc, jusqu’à une chaise au centre. Je le vois très bien, je ne l’ai jamais vu d’aussi près, il est à 5 mètres de moi et derrière une seule vitre. Je suis placée en hauteur, je vois très bien sa tête, son visage et le haut de son corps.

Il porte une chemise blanche et une veste bleu sombre ainsi qu’une cravate noire et rouge, du même tissu que la robe sombre de Moris. Je vois bien le sommet de sa tête, ses cheveux blancs sont coupés, mais ils ne sont tout à fait coiffés. Il porte ce masque en papier qu’on nous impose aussi en France rituellement. Mais si le masque cache sa bouche, je vois bien ses yeux. Il est moins maigre qu’en février, moins voûté que le 21 octobre. Sa démarche est assurée, il n’est pas vacillant ou dodelinant comme j’ai pu le voir sur les vidéos de la Westminster. Au contraire, son entrée ne manque pas de panache : on dirait que c’est paradoxalement lui le maitre de cérémonie, ce n’est que lui qu’on attend. Comme le 27 février c’est lui qui donne le ton par son comportement. Comme si sans son accord, sans son adhésion la cérémonie du sacrifice n’était pas valable.

Le passage Warwick et les murs de la prison Old Bailey

Assange arrive au centre du box puis pivote et enlève alors son masque. Je vois son visage, ses yeux bleus gris, son expression profondément triste mais pas abattue. Ses yeux portent des cernes, moins profondes qu’il y a un an, mais il a des cernes sous les cernes. Son visage est glabre, ses traits un peu bouffis et son teint est aussi pâle que le 26 et 27 février au matin. L’expression de ses lèvres crispées fait penser à un enfant qui aurait été battu et retiendrait ses larmes…

Alors la porte de la galerie s’ouvre et l’agent de sécurité nous appelle pour sortir. Je ne réagis pas, je laisse ma collègue parlementer pour gagner du temps. Je regarde Julian Assange qui enlève son masque. Il me regarde et nos regards se croisent. C’est fini, ils ne me laisseront pas rester. Mais alors je me lève et je suis visible de loin dans mon habit violet. Je lève le poing droit, mon chapelet polonais autour de ma main. Assange m’a vue. 

Je sors à regret. Dans le couloir l’agent de sécurité nous sermonne longuement. On a commis un sacrilège, on lui a menti, nous devions aller dans la salle 9… D’emblée je m’excuse, je lui dis que je regrette qu’il puisse perdre son boulot à cause de nous, qu’on pensait qu’on avait le droit de venir dans la salle 10 car sa collègue nous l’avait annoncé la veille. Il me reproche d’avoir fait un signe à l’accusé. Pas du tout, je récuse, j’ai juste ajusté le chapelet qui me tombait de la main. Il semble accablé et dit qu’il va discuter de notre sort avec son chef, talkie à la main. On n’entend pas ce que le chef lui dit, mais j’en profite pour changer de ton. Je lui dis que je représente une association des droits de l’homme, que nos destins en Europe sont suspendus à ce procès. Qu’il est illégal de ne pas pouvoir voir le visage de l’accusé, un homme enfermé dans des oubliettes comme au Moyen Age que personne ne peut voir, que nous avons écrit 10 demandes de libération et 3 rapports médicaux, qu’Assange est torturé et que nous devons témoigner de son état de santé…

Je ne sais pas si l’entreprise de sécurité privée est sensible à la question des droits de l’homme, mais son salarié nous permet finalement de nous rendre à la salle 9. Pendant 2 heures j’ai tout le loisir de réfléchir à ce que j’ai vu tout en observant le déroulé du storytelling pseudo judiciaire. Pas une seule fois la caméra ne montrera Assange.

Dans la salle 9 il y a encore moins de monde qu’hier. Heike Hänsel, un jeune homme à sa gauche, l’homme de l’ambassade allemande, les deux journalistes allemands, la femme brune en vert, Hamish Hamilton, Rosie Sylvester – 8 personnes. Le professeur Rogers est interrogé comme témoin en vidéo. Il raconte la saga Wikileaks selon lui : les publications de Wikileaks auraient prouvé que les Etats Unis ne contrôlaient pas l’Afghanistan tandis qu’en Irak Wikileaks aurait permis de rajouter 15 000 morts civils à l’estimation de l’ONG britannique « Irak Body Count » – (je connais le travail de cette ONG pour avoir en 2005 co-organisé la Conférence de l’Association du Droit Humanitaire International au Parlement Français ou l’avocat William Bourdon a présenté l’estimation des 100 000 morts civils en Irak. C’est dire si les Européens n’ont pas attendu Wikileaks pour critiquer l’invasion de l’Irak par les Etats Unis).

La question posée par la suite est « Julian Assange a-t -il une opinion politique, lui qui a failli être nominé au Prix Nobel, a été le héraut de la liberté d’expression, et a mené des discours au Trafalgar Square en 2011 lors du mouvement Occupy London ? (comme ces temps paraissent ancien à l’aune de la dictature que nous vivons…°). Oui, répond le professeur – Wikileaks est connu en Afghanistan et Irak pour ses positions politiques et Assange a été porteur du succès de Wikileaks en apportant l’attention du public sur ces guerres. Wikileaks a été nécessaire pour les Droits de l’Homme, la transparence, la responsabilité.

C’est sûr qu’on ne sacrifie que ce qui est Bon et Beau. Au vu de l’état actuel des Droits de l’Homme dans ce procès, on n’a pas l’impression que Wikileaks ait été très efficace. En tout cas j’aurais préféré que Wikileaks n’ait jamais existé, que tous les accusés aient droit à des procès transparents et au soutien d’association des Droits de l’Homme, que la liberté de circulation en Europe soit garantie, que des milices privées ne nous arrêtent pas en pleine rue ou en plein champs pour nous accuser de terrorisme et ne nous forcent pas à des expérimentations médicales sur nous… Voilà l’état réel des droits de l’hommes et non pas en Irak mais au cœur de l’Europe, 10 ans après Wikileaks.

Summers et le professeur Rogers discutent longuement du rôle de Trump dans la liquidation de la liberté d’expression, faisant l’impasse sur le fait que c’est bien Obama, dont le pouvoir est simultané avec l’apparition du projet Wikileaks, qui a enclenché les poursuites contre Assange. Le but est de prouver qu’Assange ayant des opinions politiques, les poursuites sont motivées politiquement et donc justement l’extradition ne devrait pas être possible. Je crois que comme la City of London Corporation n’est pas un Etat et n’est donc pas liée par le traité d’extradition signé par la Grande Bretagne, tout transfert d’Assange de ce territoire vers les Etats Unis ne peut être appelé qu’un enlèvement ou rendition.

Le procureur somme le professeur d’expliquer ce qu’est que la politique et le journalisme et si un journaliste doit avoir des opinions politiques. Sur le continent d’Aristote, d’Erasme, de Locke, de Rousseau la réponse à la question « qu’est-ce que la politique » est forcément longue et argumentée. Mais le procureur exige que le professeur réponde par oui ou par non et le débat tourne court. Je suis fatiguée par ce débat entre Américains plat comme un désert sans relief et dont l’histoire et l’expérience des Européens est exclue alors que cette réunion étrange a bien lieu sur notre continent et nous concerne au plus haut point. Le procureur pose la question « Peut-on tout dire ? Être transparent même contre la sécurité des individus » ? Mais ce débat me semble une discussion autour du sexe des anges, la réponse étant « ça dépend du contexte ».

Justement, je dois prêter attention à un des contextes cités. Le procureur accuse Julian Assange d’avoir dit le 8 août 2011 que « l’invasion allemande de la Pologne le 1er septembre 1939 est un mensonge construit par les catholiques ». Je n’ai jamais entendu Assange dans aucune apparition publique dire une stupidité pareille, ou alors il l’aurait dit en privé et il faudrait que le procureur le prouve, l’homme accusé étant interdit de parole et ne pouvant se défendre. Le procureur accuse donc Assange de négationnisme historique, accusation grave en Europe lorsqu’il s’agit de faits liés à la dernière guerre mondiale qui a détruit notre continent. Dans le discours que j’entends ici, ce procureur veut faire dire au témoin « qu’on ne peut tout dire » et qu’une limite doit être mise à la liberté d’expression. Ceci est une question effectivement importante tranchée par les tribunaux après débats contradictoires et selon une législation différente pour chaque pays européen. Pour ma part, en tant que Polonaise, je serais choquée si j’entendais quelqu’un dire une phrase aussi absurde que « l’invasion de la Pologne par les Hitlériens n’a pas eu lieu le 1 septembre 1939, c’est un mensonge des catholiques » (et je suis convaincue que Julian Assange n’a jamais prononcé cette phrase) mais plutôt que de chercher à interdire de la prononcer, j’inviterais mon interlocuteur à venir visiter Varsovie, ville anéantie par les nazis et le Mémorial d’Auschwitz pour voir les preuves des crimes des nazis commis dans mon pays. S’il n’est pas convaincu, les Russes, Biélorusses et Yougoslaves se chargeront de lui faire visiter d’autres nombreux lieux de martyre des populations d’Europe de l’Est que les Hitlériens avaient placées en premier sur leur liste de peuples à exterminer.

Je ne peux saisir comment le professeur Rogers se sort du piège tendu par le procureur. La dernière charge de celui-ci porte sur « criminal justice or political persecution », le professeur pense-t-il que les accusations portées contre Assange sont politiquement motivées ? Ou bien les accusations portent-elles sur des crimes ? Le professeur répond « je ne suis pas avocat mais spécialiste des sciences politiques ». Puis à la question « Pensez-vous qu’il existe une preuve que Manning et Assange ont commis des crimes », il répond « je le lis dans l’accusation ». Le mélange de « politique » et de « crimes » est une confusion très dangereuse pour nous. Si faire de la politique devient un crime, alors nous serons tous des criminels demain et il ne restera plus rien de notre démocratie déjà quasiment en liquidation ! Le mot politique vient de Polis, « cité ». Celui qui fait de la politique se soucie de la bonne gestion d’une cité. C’est tout, sauf un crime. C’est un droit et un devoir ! En outre le niveau de débat philosophique me semble très bas dans cette salle et la parole donnée au professeur bien limitée.

La climatisation antique crache sur moi son air froid et vicié. J’en ai assez vu. Je rêve de revenir dans la salle 10 mais seule cela me parait trop risqué. Je décide de partir en laissant à ma collègue le soin de finir le travail. Lorsque je sors dans le couloir je dis à l’agent de sécurité que je laisse ma place aux autres associations. L’homme me dit alors « vous ne rentrerez pas demain ». Je lui réponds que je comprends les contraintes de son emploi, que je fais un travail similaire en France, mais que le respect des droits de l’homme nous concerne tous ou nous allons tous périr. Et je rajoute « nous allons voir demain ». Arrivée en bas de l’escalier le vieil agent de sécurité ne veut pas me laisser sortir. Il me reproche mon passage dans la salle 10 et met ses gants en me disant de m’arrêter. Je me sens vaguement menacée. Je m’excuse mais je rajoute qu’il était nécessaire de voir l’accusé qui a droit à un procès équitable, un procès à huis clos secret est illégal. Je lui parle de la guerre que les Américains préparent en Europe en se servant de mon pays, la Pologne, contre la Biélorussie, des prisons secrètes ou les gens sont torturés, que si Assange est extradé, nous les militants qui sommes contre la politique guerrière des Etats Unis sommes les prochains sur la liste…

L’homme me permet finalement de sortir. Je me sauve tout en lui souhaitant bon courage dans son boulot de prolétaire que je ne connais que trop bien. A ma sortie je signale à Rebecca Vincent que je ne reviendrai pas l’après-midi et qu’elle peut prendre ma place. Elle est contente et cela me semble fair aussi.

Ma collègue polonaise sort pour la pause midi et me raconte qu’elle a pu revoir Assange par la porte entre-baillée de la salle 10. Jenifer Robinson dans sa robe rouge écarlate lui expliquait quelque chose avec force gesticulations. Julian Assange lui souriait mais ne semblait pas convaincu. Avait-il décidé de se révolter à nouveau ?

Le lendemain nous serons tôt dans le passage Warwick mais Jamie et Sandra ont dormi sur des cartons devant la porte et nous précèdent, très satisfaits d’eux. Mais ils ont fourni ces efforts pour rien car à 10 heure le procès est ajournée pour 11h30. A midi les séances du jeudi 10 et vendredi 11 septembre sont annulées. Le covid est évidemment déclaré coupable mais je me demande si Julian Assange encouragé par notre présence n’a pas encore sonné la révolte.

Le temps de la révolte est plus que nécessaire.

Extrait de la demande de libération envoyée par Wikijustice Julian Assange aux parlementaires britanniques et américains

Julian Assange est jugé dans une Cour qui ne dépend pas du Ministère de la Justice de la Grande Bretagne, mais dans un lieu privé appartenant à une enclave juridiquement indépendante de la Grande Bretagne en tant qu’Etat et n’ayant pas de lien diplomatique avec les Etats Unis car la City of London Corporation, en tant que corporation, guilde, association d’hommes d’affaires n’est pas un sujet de droit international et ne peut donc pas signer des traités avec des Etats. Le traité d’extradition de 2003 entre la Grande Bretagne et les Etats Unis ne s’applique donc pas à ce territoire et il ne peut servir de base juridique à la rencontre qui a lieu à partir du 7 septembre 2020 entre Julian Assange et ceux qui le maintiennent en captivité et veulent décider de son sort.

Par conséquence, la demande d’extradition des Etats Unis ne s’appliquant pas à ce territoire et ne pouvant être traité dans ce bâtiment privé qu’est la Old Bailey, Julian Assange doit être considéré sur le territoire de la City of London comme un otage et immédiatement rendu à sa dignité d’homme libre.

De plus des banquiers et hommes d’affaires qui sont propriétaire de ce bâtiment et gérant de ce territoires n’ont aucun droit à juger un homme Julian Assange car ils ne sont pas juges dans le système juridique de la Grande Bretagne. En outre, leurs intérêts privés sont liés aux grandes entreprises américaines, chinoises et britanniques. Une justice sous leur responsabilité ne peut être qu’entachée de partialité. En aucun cas ils ne peuvent être les garants d’un fair trial.

Aucune institution privé ne peut juger un homme. C’est la prérogative des Etats souverains qui doivent respecter la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Les institutions privées doivent être soumises à la Loi des Etats et respecter les Lois internes de chaque pays. La City of London Corporation est une anomalie dans le système de droit international et elle n’a pas le droit d’usurper les prérogatives des Etats souverains. Par conséquent, nous considérons que Julian Assange n’est pas un prisonnier en Grande Bretagne en attente d’un jugement d’extradition demandé par les Etats Unis mais un otage d’une organisation privée, la City of London Corporation. Une organisation qui détient une personne prisonnière est une organisation criminelle et doit être poursuivie. Nous demandons aux Etats souverains de poursuivre la City of London Corporation dont Julian Assange est l’otage afin que Julian Assange soit libéré de cette captivité illégale.

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